Saint Roch de Montpellier : médecin de pandémie

Philippe nous propose de relire l'histoire de Saint Roch, en ce temps où nous sommes affrontés à une pandémie, nous aussi.

Parfois, il y a des choses qu'on ne s'explique pas, et qui trouvent leur explication bien plus tard, au gré des StRochJeromeRecentree StRochJeromeRecentree  circonstances de l’histoire...

Voici l'une des figures les plus sympathiques du Moyen-Age, Roch de Montpellier. Les récents événements donnent une vision éclairante de ce qu’il a vécu. Il faut vraiment que je vous raconte aujourd'hui l'histoire de mon ami Roch.

Roch est né dans cette ville du Sud de la France vers 1348, en pleine période pandémique : la grande peste noire sévissait dans toute l'Europe, qui emporta un tiers de la population européenne (voire eurasienne) sur 2 ans. A Montpellier, précisément, la peste fit des ravages entre 1360 et 1362 et fit jusqu'à 500 morts par jour, notamment pendant un pic épidémique qui s'étala sur 3 mois, ramenant la population montpelliéraine de 40.000 habitants (en 1360) à moins de 18.000 habitants en 1372.

L'Université de médecine de Montpellier, créée au XIIe siècle est la plus ancienne faculté de médecine européenne encore en exercice ; elle donna véritablement à la ville, dès le XIVe siècle, un rayonnement international. Roch, de noble lignage, venait de perdre son père, dignitaire de la ville, ainsi que sa mère, certainement emportés par la peste. Sa fortune, récemment recueillie dans la succession de ses parents, lui permit d'assister aux cours de médecine dispensés à Montpellier, même s'il est probable qu'il n'ait pas terminé son cursus universitaire. Roch eût toutefois le temps de s'informer des différents traitements qu'il tentera d'appliquer sur les pestiférés rencontrés en chemin. 

Orphelin à 17 ans, riche et instruit, mais ayant perdu tous ceux qu'il aimait, il se fait admettre dans le Tiers-Ordre de Saint-François d'Assise, et part en pèlerinage à Rome après avoir reçu la bénédiction de l'évêque local. Chemin faisant, comme l'avait fait Saint François, il distribue son or aux pauvres,  et continue sa route vers Rome. L'exemple de Saint François était en effet déterminant dans cette époque extrêmement noire, qui voit le fléau d'une pandémie resurgir incessamment. Le rejet fondamental du matérialisme ambiant, l'aspiration à la pauvreté qui en découlait et l'insistance sur l'amour de toutes les créatures de Dieu, éléments essentiels de la spiritualité franciscaine, attirait de nombreux jeunes gens, parmi lesquels notre fameux Roch. Le pèlerinage, véritable phénomène social, emportait une très grande frange de la population dans un chemin d'anonymat, de renoncement, de dépouillement, d'apprentissage de la charité, le tout par amour de Dieu. 

Notre Roch poursuit donc son parcours pédestre,  tant mystique qu'humanitaire, suivant les routes commerciales qui correspondent aux anciennes voies romaines, se faisant héberger dans les monastères et les hospices trouvés en chemin.  

Avant de parvenir à sa destination romaine, il s'arrête dans une petite ville au nord de la ville éternelle, Acquapendente, apprenant qu'une "sorte de fièvre" y sévissait, et propose en date du 26 juillet 1367 ses services à l'hôpital du lieu. Mais le portier, dans toute sa bienveillance, soucieux des mesures de "distanciation sociale" pratiquées à l'époque, tente fermement de l'en dissuader, et d'écarter Roch de toute cette pestilence. Cependant, rien n'y fit, et le jeune homme, pourtant bien conscient du risque, pénètre dans les lieux pour y pratiquer son art : ainsi, selon les médecins de l'époque (Cfr Guy de Chauliac, médecin pontifical en Avignon "Grande Chirurgie", 1348), on diminuait le sang des patients par phlébotomie, on purifiait l'air par le feu ou par d'autres fumigations odoriférantes, les abcès externes étaient mûris avec des figues et des oignons cuits, pilés et mêlés avec du levain et du baume, puis ils étaient ouverts et traités à la façon des ulcères. Les bubons étaient scarifiés et cautérisés... Roch s'est sans nul doute livré à toutes ces douloureuses interventions, avec toute la compassion qu'on lui reconnaissait.

Roch demeura à Acquapendente environ un trimestre. C'est là que, tout jeune médecin, il mit vraiment en pratique l'enseignement médical qu'il avait reçu auprès de l'Université de Montpellier, associant ses gestes techniques à des invocations et des signes de croix apposés sur les patients. Il y acquit et mérita une véritable réputation de guérisseur, tout en faisant preuve d'un charisme tout-à-fait extraordinaire auprès des malades.

Voulant reprendre son chemin vers Rome, après que la situation se soit quelque peu apaisée à Acquapendente, il apprend de la bouche d'un autre pèlerin de passage qu'une ville plus au Nord, Cesena, à l'opposé de sa direction, constituait un foyer infectieux particulièrement virulent... Juste pour dire aux habitant de Cesena qu'ils n'étaient pas abandonnés, ni de Dieu ni des hommes, il décida de s'y rendre et d'offrir ses talents médicaux et toutes ses qualités humaines nourries de l'amour de Dieu, au service de la population ravagée par la peste. Comme ailleurs, il y obtint ou favorisa un grand nombre de guérisons.

Il arrive enfin à Rome, au début de l'année 1368, et s'y occupa des malades de l'hôpital du Saint Esprit qui avait été fondé par un médecin issu de sa ville natale. Un prélat, guéri par ses soins, lui fit rencontrer alors le pape qui en fin de conversation, s'écria face à lui "Il me semble que tu viens du paradis..."

En 1370 Roch quitte Rome pour rejoindre sa mère patrie et reprend sa longue marche. Au mois de juillet 1371 il était à Piacenza (capitale de l'Emilie-Romagne), à l'hôpital Notre Dame de Bethléem, où il assista, guérit et réconforta les pestiférés faisant à nouveau preuve d'un courage et d'une humanité remarquables.

Atteint par la peste, à l'orée du petit bourg fortifié de Sarmato, non loin de Piacenza, Roch se traine dans un bois, péniblement, décidant d'y mourir isolé de tous, un peu comme un chat en fin de vie va pudiquement cacher ses derniers moments...  

Là, confiné dans son bosquet, il  y découvre néanmoins une source jaillissante qui lui permet de se désaltérer. Et puis, il y a aussi ce gentil petit chien qui lui rend visite tous les jours et qui se lie d'amitié avec lui, lui apportant, jour après jour,  une miche de pain, trompant sa solitude et apaisant sa faim. Peu de temps plus tard, Roch apprit que ce chien appartenait à Gothard, fils de la région, qui se rapproche de lui et devient son disciple. Roch traverse l'épreuve de la maladie, et en sort finalement indemne.

Roch endosse à nouveau sa cape de pèlerin et, reprenant la direction de Montpellier, rejoint les terres du duc de Milan, alors en guerre contre Urbain V, pape français d'origine cévenole. 

Fidèle à ses vœux de membre du Tiers-Ordre de Saint François, malgré sa très grande notoriété en Italie, Roch se refuse à révéler sa véritable identité aux forces de l'ordre qui l'arrêtent en chemin, et voient en lui un espion à la solde du Pape. Il est jeté en prison à Voghera, et sera au secret durant environ 5 longues années. Dans son obstination, Roch se tait. Simplement, tous, ses geôliers, ses compagnons d'infortune, et le prêtre qui lui rendit une dernière visite s'accordèrent à dire qu'il irradiait une lumière venue d'ailleurs...

 

Vous comprendrez aisément que je sens une étroite corrélation entre le parcours de Saint Roch et les événements de ces derniers temps, notamment le covid-19 qui ravage le nord de l'Italie, où Roch lui-même a œuvré avec tant de courage... J'y vois aussi une référence au merveilleux travail que nos médecins prestent héroïquement aujourd'hui, en compagnie de tous les autres intervenants du domaine de la santé. J'ai nécessairement une pensée pour ce jeune gars du Moyen-Age, qui a si lumineusement précédé leurs pas. Pas étonnant que Saint Roch fut ardemment prié durant les périodes de peste, de choléra, et pour conjurer les ravages de la grippe espagnole, en début du siècle dernier. Au-delà de la légende et du merveilleux, Roch n'en demeure pas moins une personnalité dont l'histoire authentique est inspirante,  malgré les siècles qui nous séparent de lui.

Soyez forts, on la vaincra cette sale maladie! Et que ce confinement de crise nous permette à tous de mettre un peu d'ordre dans notre maison et notre jardin (au propre comme au figuré), et d'y cultiver les plus jolies fleurs de la vie.

Texte : Constant Jonniaux et Philippe Dekoker.

photo : statue de St Roch à la Vallée des Saints (Carnoët. Côtes d'Armor), avant son installation sur la colline. Auteur : Jérôme Seille.

 

 

 

 

 

Article publié par Doyenné Marches Hainaut • Publié le Mercredi 25 mars 2020 • 303 visites

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